KARIYIARE Kampatibe, sociologue du développement local et consultant en gouvernance , s’intéresse à plusieurs domaines de la gouvernance et dispose d’expertises et connaissances dans certains aspects de la gestion de l’Etat , à savoir justice, droits de l’homme, gouvernance institutionnelle et administrative, décentralisation, réformes et questions foncières, gouvernance parlementaire, bonne gouvernance hospitalière, réforme du secteur de la sécurité, la gouvernance et gestion de la sécurité routière, l’état de droit, etc. Chargé de projets et programmes à la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme (LTDH) de 2009 à 2014, KARIYIARE Kampatibe, Président de l’Association des Usagers du Service Public (AUSEP), revient dans cet entretien exclusif avec la Rédaction du Bihebdomadaire Le Correcteur sur la nécessité de mettre en place le Conseil Supérieur de la Fonction Publique pour une meilleure transparence et une confiance des citoyens dans le processus de recrutement dans l’Administration Publique au Togo. Lecture
L’accès à la fonction publique constitue aujourd’hui une préoccupation majeure pour bon nombre de concitoyens remplissant les conditions exigées, qu’est- ce-qui peut selon vous expliquer une telle situation ?
Je voudrais tout d’abord relever que le plus grand pourvoyeur d’emploi dans un pays reste immanquablement le secteur privé. Malheureusement, nombre de pays africains et le Togo en particulier, n’ont pas encore construit un embryon industriel qui pourrait consommer les nombreux chômeurs chaque année déversés sur le terrain, de sorte que le plus grand employeur demeure à ce jour l’Etat.
Revenons-en, chaque année ou par intermittence, les concours sont organisés dans la fonction publique, mais à la fin, on assiste à des grincements de dents, des déceptions et autres, dites –nous, à quoi cela est dû ?
Comme vous le savez, ne pas avoir un statut social dans sa société constitue un mauvais reflet de soi dans le miroir de sa société, de sorte que les concours sont accueillis par les sans-emplois comme un ouf de soulagement préalable.
Beaucoup de concurrents, malgré leurs modiques moyens et les difficultés encourues, font des pieds et des mains pour se conformer aux conditions exigées pour les concours.
Au regard de la perte de confiance dans les processus de recrutement, les candidats ont souvent recours à des voies parallèles pour accroitre leurs chances d’être recrutés. Pour ainsi se conformer à cet adage distillé au sein de notre société « Tu peux être un génie comme Albert EINSTEIN, Si tu n’as personne, tu n’es pas sûr d’être recruté », les candidats s’orientent qui vers un ministre, qui vers un politicien, un officier supérieur, un grand de son village ou de sa région, qui vers le chauffeur ou le gardien d’un grand, bref chacun s’accroche à la branche qu’il peut, avant et après les concours lancés.
Mais à l’arrivée, comme la demande dépasse l’offre, c’est les gros poissons, que dire les personnes les mieux adaptées du point de l’influence de leurs protecteurs qui sont souvent sélectionnées, enlevant ainsi aux concours leurs caractères d’équité, d’égalité et de mérite.
Et pourtant certains candidats croient en leurs capacités et réussissent par leurs propres efforts. Mais avec ce qui se passe, et comme il n’y a pas de transparence dans le processus de recrutement, ils sont très difficiles à être crus.
N’est-il pas temps de penser à plus de transparence dans les processus de recrutement afin d’accroitre la confiance des citoyens dans l’accès à la fonction publique au Togo ?
Evidemment, car un pays se construit dans la cohésion sociale. Si dans un Etat certains citoyens se voient marginalisés au moment d’autres sont privilégiés, cela constitue des sources de frustrations réelles et d’instabilité futures.
Ayant donc appréhendé une telle réalité, le Gouvernement togolais a donc inséré dans le statut général de la fonction publique entré en vigueur le 21 janvier 2013, un organe en charge d’assurer la transparence dans le recrutement des fonctionnaires. Il s’agit du Conseil Supérieur de la Fonction Publique(CSFP), réglé par la Section 3 du chapitre III du statut général de la Fonction Publique.
Quel serait la plus- value de cette structure une fois installée ?
Comme vous le savez, le mérite doit être la valeur cardinale pour construire une administration publique efficace et de qualité. Mais à ce jour, ce levain qui devrait nourrir une fonction publique performante tend à s’éroder dans l’opinion de sorte que les citoyens n’ont plus confiance en leurs expertises et passent par d’autres raccourcis lorsque les concours sont organisés. Ceci traduit inéluctablement la perte de confiance dans l’Etat organisateur des concours et fait le lit à plusieurs suspicions et soupçons légitimes.
C’est certainement pour pallier ce problème, que dire, promouvoir la transparence dans l’accès à l’emploi public, que la loi N° 2013-002 du 21 /01/2013 portant statut général de la fonction publique, a prévu la mise en place du Conseil supérieur de la fonction publique. Aux termes de l’article 12 du statut général « Le conseil supérieur de la fonction publique est un organe de consultation, de concertation et de médiation, d’appui technique à l’administration et à la gestion des personnels, et de validation technique des réformes et mesures requérant l’approbation du Gouvernement ».
Il s’agit en effet d’une structure que l’on pourrait qualifier de « brain trust » en soutien aux initiatives du Gouvernement pour l’édification d’une administration et fonction publique performante et républicaine au Togo. De par sa composition (13 membres au total), elle instaure une véritable approche démocratique dans la construction commune de notre Administration, car en plus des acteurs de l’administration, elle est ouverte aux acteurs externes comme les organisations des usagers de l’administration, aux syndicats, au patronat, etc.
Pour être plus précis, dans ses missions d’appui technique à l’administration et à la gestion des personnels de la fonction publique, le conseil supérieur de la fonction publique supervise les concours de recrutement, classe et contrôle les diplômes, entre autres. Vous voyez la plus - value de cette structure dans l’accroissement de la confiance des citoyens dans les concours de recrutement.
Depuis l’adoption du décret d’application de ce statut général en 2015, le CSFP n’est toujours pas mis en place et les processus de recrutement sont toujours pilotés par le Ministère de la Fonction publique à travers un jury et des commissions de surveillance. Ceci ne règlera nullement les soupçons légitimes qu’ont les citoyens en ce qui concerne l’égalité et la non- discrimination dans l’accès à l’emploi public.
Depuis un certain temps, certains concours sont organisés, mais ne sont jamais proclamés, d’autres organisés et annulés par la suite. En votre qualité d’acteur des services publics, que dites-vous à propos ?
Votre question renvoie toujours à la nécessité de mettre en place le CSFP, pourquoi ? Parce que l’organisation des concours de recrutement répond avant tout à l’identification des besoins, à la prévision des ressources pour absorber les personnels, bref cela répond à une bonne planification de l’Etat employeur. Ainsi, un concours organisé, non proclamé ou annulé par la suite ressort de l’ordinaire et bafoue la dignité des candidats concurrents, car traités comme des sujets dénués de tous les droits. Vous imaginez, la souffrance endurée par nombre de candidats lors de ces concours, l’espoir suscité en eux et le séisme mental qui en découle après par le fait des annulations subséquentes ?
Nous pensons que le respect des autorités passe avant tout par le respect par elles des citoyens qu’elles dirigent. Ceci est capital si l’on veut bâtir un Togo en osmose avec ses autorités. Organiser des concours puis ne pas les proclamer ou les annuler après, relève d’un manque de considération et en rajoute de la souffrance à la souffrance. Nous en appelons à plus de rigueur dans la planification et l’organisation de ces concours, d’où l’importance toujours de mettre en place le CSFP.
Au demeurant, les citoyens se doivent désormais de s’organiser pour exercer une pression sur l’Etat employeur lorsque leurs droits sont ainsi bafoués ou saisir les voies de recours administratives ou judiciaires qui s’offrent à eux afin de faire valoir leurs droits.
Votre mot de conclusion
Il urge de mettre en place le Conseil supérieur de la fonction publique, car il constituera à n’en point douter une structure de pacification des relations entre l’Etat et ses citoyens dans la construction commune des services publics orientés développement dans notre pays.
Entretien réalisé par
Honoré ADONTUI
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