S’il est un fait qui décrit le mieux du monde le régime des Gnassingbé, c’est sa propension à envoyer en exil tout contradicteur de son pouvoir tout sauf républicain. Menaces, prison, justice sommaire, arbitraire, tout est bon pour le régime de réduire au silence opposants, citoyens et autres acteurs de la société civile. Il n’y a pas que le Togo qui s’y connaît en cette matière sur le continent africain certes, mais quand certains régimes du même acabit en arrivent à changer de braquet, au nom de la paix et la cohésion sociale, on ne peut que se féliciter de cette évolution. Et croiser les doigts pour que le même esprit de paix anime les dirigeants d’ici.
Début novembre 2023, l’opposant tchadien Succès Masra faisait son retour au pays de ses ancêtres. Il était accueilli à l’aéroport de Ndjamena par les ministres de la Réconciliation nationale, Abderaman Koulamallah, et de la Communication, Aziz Mahamat Saleh. Au lendemain de la répression sanglante des manifestations du 20 octobre 2022, le Président du parti Les Transformateurs a été contraint à l’exil après l’émission d’un mandat d’arrêt international à son encontre. Ce retour que l’opposant doit avant tout à la médiation congolaise grâce à qui un accord dit de principe a été signé, ceci à l’issue d’une cérémonie solennelle qui a vu le Président Félix Tshisekedi, son Premier ministre Sama Lukonde et plusieurs membres du gouvernement congolais ainsi que deux ministres tchadiens (celui de la communication et celui de la réconciliation nationale) prendre part à la brève séance de signature. Le bain de foule qu’espéraient ses sympathisants n’a pas eu lieu, mais l’homme est bel et bien de retour. Du côté de ce dernier comme de celui du gouvernement, tout est fait pour que chaque partie ne soit pas lésée. Quand Succès Masra s’engage à « prendre en compte la charte révisée et les efforts du gouvernement, notamment le calendrier de retour à l’ordre constitutionnel », qui prévoit un référendum le 17 décembre et des élections en 2024, la transition devant prendre fin au plus tard le 10 octobre 2024, le gouvernement lui s’attache à « plaider en faveur de la suspension du mandat d’arrêt émis le 8 juin 2023 auprès des autorités judiciaires » contre lui.
Tout est bien qui finit bien. Les mots du ministre de la Réconciliation, Abderaman Koulamallah selon qui « chaque fois qu’un Tchadien décide de mettre fin à l’exil, nous sommes heureux» témoigne de la volonté de la transition tchadienne de faire table rase du passé. La cerise sur le gâteau de cette décrispation de la vie sociopolitique tchadienne est l’adoption le 23 novembre 2023 de la loi d’amnistie proposée par le gouvernement, par 145 votes pour, 6 contre et 2 abstentions. Civils, militaires, poursuivis ou non aux violences du 20 octobre 2022 qui avaient fait entre 73 (selon le gouvernement) et au moins 218 morts (selon la Ligue tchadienne des droits de l’homme) ne seront de quelque manière que ce soit plus inquiétés. Mais la fin des poursuites pénales n’empêche pas les familles des victimes de demander réparation devant la justice civile, si l’on en croit le gouvernement tchadien. Le 27 mars dernier, c’est dans ce même Tchad que Mahamat Déby avait gracié quelque 259 hommes, essentiellement des jeunes, arrêtés le 20 octobre 2022 lors de cette journée de manifestation contre le pouvoir réprimée dans le sang et que les Tchadiens ont rebaptisée « Jeudi noir ». Mis bout à bout, ces décisions du Conseil national de transition (CNT) auront eu le don de détendre le climat quelque peu précaire où vit l’ensemble des populations tchadiennes. Elles renvoient par ailleurs un message fort à tous ces régimes africains qui tirent une certaine puissance dans le musellement des libertés et pourrissent la vie de leurs opposants en leur défendant leur retour au pays, droit inaliénable négligé sous nos tropiques, pour peu qu’on ne soit pas en odeur de sainteté avec le pouvoir régnant.
Au Togo, des opposants aimeraient faire leur retour au pays, mais ce serait comme se jeter dans la gueule d’un loup qui n’attend que leur rentrée au pays pour donner libre cours à leur vengeance mal placée, injustifiée et pathétique. Des exilés politiques, le Togo n’en a que trop connu. Aussi bien par le passé qu’aujourd’hui où jamais le mal du pays des contradicteurs du régime suffocant de Faure Gnassingbé n’a été aussi fort.
Pour avoir refusé de céder aux pressions du régime, Koffi Kounté, de la Commission nationale des droits de l’homme, passe depuis sa vie en France, loin des siens. Tikpi Atchadam, fondateur du Parti national panafricain (PNP) ne peut pas envisager un retour au pays sans craindre pour sa vie. Faure Gnassingbé a du mal à lui pardonner sa soif d’alternance qui a jusqu’ici fait défaut aux Togolais. Même peine pour Agbéyomé Kodjo, Président du Mouvement patriotique pour la démocratie et le développement (MPDD) qui rase les murs de la diaspora, après sa contestation des résultats des élections présidentielles de 2020.D’autres noms comme Me François Boko, Commandant Olivier Amah vivent loin de la Terre de Nos Aïeux tout comme les confrères Ferdinand Ayité et Isidore Kouwonou.On ne parlera pas de tous ces Togolais qui critiquent le clan Gnassingbé à l’étranger et qui ont peur de rentrer, eux qui sont bien conscients du danger qu’ils courent une fois qu’ils auront foulé le sol togolais. Le Tchad qui est loin d’être un bon élève en matière de bonne gouvernance travaille aujourd’hui à se refaire une réputation certes pas totalement assise par les temps qui courent, mais qui prendra vie au fil du temps, grâce à la bonne volonté de ceux qui le dirigent. Le système Gnassingbé, lui, contrairement à ce qui est vendu à la communauté internationale, se plaît à serrer la vis à quiconque se permet la moindre critique, la moindre remarque d’une gouvernance désaxée au demeurant.
Sodoli KOUDOAGBO
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